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dimanche 5 septembre 2021

A66 roule (aussi) au HPL


Tout est dit dans le titre: Alastor 66 est, en partie, un jeu qui se réclame du Reclus (mais pourquoi "reclus"? Il connaissait trop plein de monde?) de Providence. Clairement. Enfin... Clairement pour moi surtout. Depuis que l'œuvre de Lovecraft est tombé dans le domaine public – ce que je trouve merveilleux –, le Mythe se décline à toutes les sauces. Et, par moments, on frôle l'overdose, ne nous mentons pas. En conséquence nombre de rôlistes font une sérieuse indigestion de poulpe, sans même parler de celles et ceux déjà réfractaires à l'écriture et/ou l'imaginaire de HPL.

Mais moi j'ai envie que ces réfractaires jouent quand-même à mon jeu. comment faire pour les appâter?

Dans mon idée, la source du Mal sur la Lune démoniaque n'est pas forcément liée au Mythe. On peut établir une connexion comme on peut s'en abstenir. Chaque MJ fera à sa sauce personnelle. Les allergiques à Cthulhu se la joueront Hellraiser et Event Horizon. Et ça sera très bien.

Un autre élément qui empêche Alastor 66 d'être rangé dans la (grande) série des jeux lovecraftiens: le Mythe n'est pas nommé. Jamais. Vous pourrez trouver Nyarlathotep, le Necronomicon, des Profonds, les Mi-Go, des zombies herbertwestiens... mais ils n'auront pas ces noms. D'ailleurs ils n'auront pas de nom tout court. Là encore, les MJ feront à leur sauce et pourront glisser les références cthulesques sous le tapis sans soucis.

Mais gardez bien à l'esprit qu'un Marshal colonial c'est un investigateur ou une investigatrice avec un gun laser et un badge. Dans mille ans, à l'autre bout de la galaxie.

Même si j'adore le Mythe de Cthulhu, j'étais assez allergique à la plume de Lovecraft: pas de femmes, pas de dialogues, trop collé monté... Fort heureusement, les bonnes traductions se multiplient depuis quelques temps et je lis et relis ses ouvrages avec un plaisir croissant.

samedi 29 mai 2021

[WIP ALASTOR 66] Épisode n°94 : Pluton


Si vous êtes joueur ou joueuse à Alastor 66, il pourrait être judicieux d'arrêter votre lecture ici. sous peine de vous faire divulgâcher certains secrets de la Lune démoniaque.
À force d'écrire des tables aléatoires, le background d'Alastor 66 s'épaissit. Inexorablement. Et pourtant, au début du projet, il s'agissait – et il s'agit toujours – de fournir un décor bac à sable, un décor où le·la MJ n'aurait pas à se farcir 500 pages de background avant de commencer à jouer. L'idée de base c'est:

"Nous sommes mille ans dans le Futur. L'être humain a colonisé la Voie lactée mais sans rencontrer de forme de vie extra-terrestre. Vos PJ sont des Marshals coloniaux, chargés de faire régner l'Ordre, la Paix et la Justice sur Alastor 66, une lune à l'autre bout de la Galaxie. Depuis vingt ans, Alastor 66 connaît une gigantesque ruée vers le ravenium, un mystérieux minerai capable d'altérer les lois de la physique. Alastor 66 est un monde obscur, recouvert de glace, balayée par des vents violents, à l'air rare. C'est aussi un monde déjà habité: les "Indigènes" sont les descendant·es de colons déportés sur la lune il y a deux siècles. Ces premiers colons étaient satanistes." Et en avant Guingamp.

Mais, même si j'ai envie de laisser la plus grande latitude possible aux MJ, à chaque fois que j'écris l'entrée d'une des multiples tables aléatoires du jeu, je rajoute du background. Du background non contraignant et modulable/oubliable mais du background quand-même.

Aujourd'hui, je vais déroger à ces beaux principes et vous éclairer sur certains aspects de l'univers d'A66 sans passer par les tables aléatoires. Libre à vous de vous en saisir ou pas. Aujourd'hui, je vais vous parler de Pluton. Pluton qui occupe une place toute particulière dans l'univers du jeu.

Au début du troisième millénaire, l'humanité semblait condamnée à s'entasser dans son système solaire. Les distances immenses de l'espace intersidéral et l'impossibilité théorique de dépasser la vitesse de la lumière rendaient la colonisation d'autres mondes, en orbite autour d'autres étoiles, bien improbable.
Puis l'être humain mit le pied sur Pluton. Et, ce faisant, il s'est ouvert la porte des étoiles.
Car, sur Pluton, les explorateur·trices ont découvert, dans d'étranges formations minérales, le ravenium. Et, avec le ravenium, l'humanité comprenait qu'elle pouvait, enfin, s'affranchir des lois de la physique, "plier" l'espace, s'émanciper de son vieux soleil et rejoindre les autres étoiles. Mais je vais trop vite.

Le ravenium tient son nom de la professeure Sonia Raven enseignante en physique-chimie au Gordon College, dans le Massachussetts. Sonia Raven était l'officier scientifique de la première mission terrienne à débarquer sur Pluton. Ce n'est pas elle qui découvrit les "étranges formations minérales" plutoniennes mais la découverte du ravenium et de ses incroyables capacités physiques est à porter entièrement à son crédit.

Les quantités de ravenium trouvées sur Pluton étaient modestes. Suffisantes pour créer les hypernefs et propulser l'humanité à travers la Voie lactée dans les siècles qui ont suivi mais pas assez abondantes pour rejoindre les autres galaxies ou même explorer de fond en comble la dite Voie lactée.
La découverte des gisements gigantesques sur A66 vient de changer la donne.

Mais il y a deux autres éléments essentiels qui lient Pluton à Alastor 66, ce sont les "Indigènes" d'A66 et les champignons.

A66 a été colonisée dans un premier temps par des "satanistes" déporté·es depuis le système solaire. Suite à l'émancipation de ses colonies et à la crise économique majeure qui en découla, la Fédération connaissait alors une poussée religieuse réactionnaire sans précédent. Et les masses fanatisées, manipulées par des politicien·nes peu scrupuleux·ses, demandaient du sang. Celui des déviant·es: divorcées, homosexuel·les, athé·es, païen·nes, féministes, libertaires... et satanistes.
Des millions d'adorateur·trices de Lucifer – celles et ceux qui ne furent pas massacré·es dans des pogroms – furent déporté·es sur Pluton. Cet exil forcé dura une génération avant que la Ligue des Mondes Libres, soutenue par de riches mécènes, propose d'accueillir les déporté·es sur le monde, ô combien hostile, d'Alastor 66 (qui ne portait pas encore ce nom à l'époque). La Fédération, trop contente de se débarrasser des "adorateur·trices du Malin", accepta et envoya ses millions de prisonnier·ères à l'autre bout de la Galaxie.

Les membres de l'Église Unifiée de Lucifer ne sont pas resté·es inactif·ves pendant la vingtaine d'années passée incarcéré·es sur Pluton. Notamment, pour nourrir les masses incarcérées, les nombreux scientifiques présent·es parmi les déporté·es ont élaboré de nouvelles souches de fungis capables de se développer dans des milieux extrêmes. Ces nouvelles souches auraient été élaborées à partir de matériaux "inorganiques" découverts sur Pluton même.
Lorsque les déporté·es sont arrivé·es sur A66, il·elles ont immédiatement mis en culture ces nouvelles souches. De nouvelles espèces qui leur ont permis de survivre, croître puis de se multiplier à la surface et dans les entrailles de la Lune démoniaque.
Et des bruits courent comme quoi les nombreuses espèces animales créées par les scientifiques alastorien·nes auraient toutes, dans leur ADN, des "morceaux" de "fungis de Pluton". Mieux (ou pire), les Alastorien·nes auraient utilisé ces "morceaux" pour modifier leur propre ADN, afin d'être plus adapté·es au milieu excessivement hostile de la Lune.

Vous trouvez ça excessivement lovecraftien? Vous avez raison. 
Si vous faites une overdose de poulpe, n'en tenez aucun compte.

Champignon plutonien. Illustration de Loïc Muzy.

mardi 18 mai 2021

Pourquoi se pèle-t-on méchamment les miches sur Alastor 66?

Photo extraite du film The Thing.
Alastor 66 est une lune glacée. Un inlandsis de plusieurs kilomètres d'épaisseur recouvre la plus grande partie du satellite. Des vents de 200 km/h, avec des températures de -150°C, balaient régulièrement sa surface. Bref, un climat de merde. Clairement, on n'est pas dans Blue Planet.

Et pourtant... Rien ne m'obligeait à faire de la Lune démoniaque un caillou subpolaire. Rien. Dans un premier temps – lorsque le projet s'appelait encore Alastor 55 –, j'imaginais plutôt un monde forestier et marécageux pour accueillir mon setting techno-démoniaque. En cela, j'étais influencé par le (très bon) film The Witch, et son décor ô combien sinistre, et la planète Dagobah, de Star Wars. Mais – lorsque le projet a pris de l'ampleur et s'est transformée en Alastor 66 – j'ai choisi le cadre (hypothermique) d'une lune recouverte de glace.

Pourquoi? Parce que j'aime ça.

J'aime ces décors gelés, décors que j'associe spontanément à quelques œuvres de fiction que j'adore et qui m'auront durablement marqué. Suffisamment pour avoir envie de faire jouer des scénarios de JdR dans un cadre similaire.
Ces œuvres ce sont la saga littéraire fleuve La Compagnie des glaces, de G.-J. Arnaud, le film The Thing, de John Carpenter, Les Montagnes hallucinées de HPL et, dans une moindre mesure, le roman Terreur, de Dan Simmons. Pour être tout à fait honnête, je dois aussi mentionner deux "vieux" Livre Dont Vous Êtes Le Héros: La Sorcière des Neiges et, surtout, Les Grottes de Kalte. Ce dernier, notamment, m'aura durablement impressionné par son décor gelé lorsque j'étais encore enfant. On a tous nos petites madeleines de Proust...

Une autre raison expliquant la météo pourrie d'Alastor 66 c'est que je voulais un décor hostile. Vraiment. On parle quand-même d'un JdR de S-F horrifique et d'une lune colonisée il y a deux siècles par des "satanistes". Je ne pouvais décemment pas caser tout ça sur une planète aux lagons bleus, à l'eau chaude et transparente, avec des cocotiers se balançant légèrement dans la brise tropicale. Un tue-l'ambiance assuré.

Mais tout ça c'est très personnel.

Si vous, votre kif c'est une planète désertique façon Tatooine ou Dune, une lune forestière comme celle d'Endor ou une planète-océan parsemée d'îles comme Poseidon ou Aquablue, ben faites-vous plaisir. Si quelques Zones d'A66 sont inséparables du contexte glacé (l'Inlandis de McReady en est un bon exemple), d'autres – la plupart d'entre elles en fait! – peuvent tout à fait être délocalisées dans un contexte "autre", avec le décor que vous souhaitez.
Si vous n'aimez pas la glace et le froid mais que, malgré tout, vous souhaitez masteriser Alastor 66, vous savez ce qu'il vous reste à faire.

dimanche 15 mars 2020

Vous reprendrez bien un peu de Mythe ?

Artiste inconnu•e. 
Je fais partie des rôlistes qui apprécient encore le Mythe de Cthulhu. Je dis "encore" car j'en connais de plus en plus qui commencent à saturer de l’omniprésence de Toulou dans l'imaginaire globalisé. Ça fait quelques décennies que le seigneur de R'lyeh gagne des parts de marché parmi les icônes pop et ça s'est accéléré depuis que l'œuvre de H.P. Lovecraft est tombée dans le domaine public.
Clairement, on frôle l'overdose de poulpe.

Alors, OK, certain·es en ont marre des horreurs indicibles. Soit. Mais ça n'enlève rien à ce que L'Appel de Cthulhu a pu amener comme innovations au JdR en son temps – 1981 pour rappel –, aussi bien en termes de règles (la SAN, les compétences, le d100...), que d'univers (l'Horreur cosmique) ou de scénarios (l'enquête, "ne vous attachez pas à vos PJ"...). Et, perso, en tant que simple joueur, je fais partie des grands fans de ce jeu. Sachant que j'ai l'habitude de jouer avec les règles de la VF de 1984 (autrement plus simple que les dernières éditions): la simplicité, Gros!
Yep: j'aime jouer à L'AdC. J'aime le jeu et j'aime son univers. Vraiment.

De l'œuvre de HPL, j'ai particulièrement apprécié Les Montagnes hallucinées, Le Cauchemar d'Innsmouth et La Couleur tombée du ciel. Ses autres nouvelles, celles que j'ai lues du moins, m'ont laissé beaucoup plus indifférent. Il faut dire que j'ai dû mal avec tous ces textes sans dialogue, sans femmes, sans désir, sans amour, avec des narrateurs facilement interchangeables... C'est un peu aride tout ça.
Mais quel univers!
HPL ne cherchait pas à créer une mythologie. Ce sont ses "successeurs" – et August Derleth le premier – qui vont élaborer ce que nous appelons "le Mythe". Lovecraft voyait ses créations de façon beaucoup moins formelle et académique, ce qui se tient si l'on considère que, par nature, les entités du Mythe sont indicibles. Et, assez régulièrement, non-euclidiennes.

Pour vous représenter ce que l'œuvre de HPL peut avoir de dérangeant – et vous montrer que cette même œuvre est toujours vivante, féconde et innovante –, je ne saurais trop vous recommander la lecture de Neonomicon et Providence, deux séries de BD écrites par Alan Moore et dessinées par Jacen Burrows. Dans un registre cinématographique, regardez aussi le un peu plus ancien L'Antre de la Folie, de Big John.

Bref, j'ai très envie de mettre du Mythe dans mon univers maison.

Et je pourrais. Même commercialement: l'œuvre est libre de droits. D'ailleurs j'en ai déjà mis en évoquant un sinistre empire Tcho-Tcho au cœur de l'Asie de la Terre du Verseau. Une référence explicite.
Sauf que, comme dit au début de ce post, il y a moyen de saturer méchamment de Toulou à toutes les sauces... Comment faire?

Ben j'ai bien une solution.

C'est celle adoptée, avec maestria, par Alan Moore dans Neonomicon et Providence. C'est aussi celle utilisée, de façon beaucoup plus grossière, par Kevin Siembieda pour Rifts et d'autres jeux de rôle Palladium Books: se servir du Mythe sans jamais le nommer.
Alors, attention: Alan Moore fait référence au Mythe de façon implicite tandis que Kevin Siembieda transforme tout à sa sauce (et un Shoggoth n'y reconnaîtrait pas ses petits). Mon idée à moi c'est de faire quelque chose entre les deux: mettre du Mythe dans mon background mais sans le nommer et en changeant suffisamment d'éléments pour que son origine lovecraftienne n'ait plus rien d'évident.

Très concrètement, ça donnerait les éléments suivants:
  • Une entité pourvoyeuse de rêves étranges repose dans une cité engloutie cyclopéenne sous les eaux du Pacifique, au Point Nemo [Cthulhu].
  • Une autre entité sous-marine bien vivante se fait adorer par des créatures océaniques [Dagon].
  • Un pharaon dément règne en Égypte et son culte se répand dans les mégacités de la Terre du Verseau [Nyarlathotep].
  • Une créature malveillante hante les terres gelées de l'Arctique [Ithaqua].
  • Un "sultan des démons" trône au cœur de l'univers [Azathoth].
  • Une entité à la fécondité malsaine et corrompue erre dans les forêts profondes [Shub-Niggurath].
  • Un seigneur de l'espace et du temps livre des secrets aux sorciers et magiciens [Yog-Sothoth].
  • Et cetera (plus les cités oubliées, les races extra-terrestres chelous, les créatures, les livres qui rendent zinzin...).
À partir de ces bases là je veux pouvoir broder des éléments de background qui me permettent de singulariser la Terre du Verseau et qui fassent que l'on ne reconnaisse plus forcément le Mythe au premier coup d'œil. Ça c'est pour la forme.
Sur le fond, j'espère que les sinistres entités de mon Multivers seront aussi terrifiantes que celles de HPL. Même si ça doit se jouer sur d'autres aspects que ceux que prisait le Reclus de Providence car, clairement, Lovecraft et moi, nous n'avons pas trop les mêmes goûts en matière d'histoires...
En fait je ne veux pas du Mythe de Cthulhu tel quel. Je veux ce que celui-ci inspire. Ce qu'il m'inspire!

Hum... Il faudra peut-être que je trouve un autre nom à mes Tcho-Tcho du coup...

Illustration de Jacen Burrows.